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La guerre de Internets:
Jour Zéro de l'E-stoire
 

Editorial du 21 Juin 2011

Par Mehdi


Il peut paraitre étrange de voir associés les deux mots « Internet » et « guerre » si près l’un de l’autre dans un titre. Mais pas pour les personnes familières avec l’histoire (ou plutôt l’Histoire) d’Internet.

En effet Internet est né dans les années 1960, en pleine guerre froide. Il s’appelait à l’époque ARPANET (pour Advanced Research Projects Agency Network), et était un projet financé et supervisé par le DoD américain (et donc par l’argent public américain), avec pour objectif de créer un réseau pour l’armée américaine suffisamment résilient pour lui permettre de pouvoir maintenir ses communications même après la destruction d’une partie importante du réseau physique.

Heureusement pour nous tous, cet ancêtre d’Internet n’a jamais eu à démontrer son intérêt militaire, cependant son « enfant », l’Internet civil, a fait son apparition dès les années 1980 et s’est transformé à partir des années 1990 en véritable phénomène social.

Internet est devenu le Sixième Continent, celui où il n’y a ni frontières, ni hiérarchie, ni lois.

Aujourd’hui, Internet est reconnu comme étant le plus grand canal de démocratie : il met à portée de clavier des informations qu’il était impossible d’obtenir il y a encore 15 ans, mais aussi, grâce à la facilité de création de sites web, puis au développement des social media (qu’il faut bien distinguer d’Internet l’outil, le territoire), est devenu le moyen inégalé de se faire entendre et de partager ses idées, opinions et informations. Nous pouvons affirmer sans trop de risque que les révolutionnaires français, ou les pères fondateurs américains, n’auraient jamais pu imaginer qu’un outil puisse un jour rendre le droit fondamental qu’est la liberté d’information (aussi bien en accès qu’en diffusion) si facile à exercer.

Internet n’est pas la réalisation d’un rêve utopiste pour tout le monde

Mais Internet n’est pas la réalisation d’un rêve utopiste pour tout le monde. Pour certain, il s’agit d’un cachemard qu’il faut « règlementer », « civiliser », voir « optimaliser ».

Un évènement unique a, l’année dernière, cristallisé cette rencontre fulgurante entre le droit à l’information et le progrès technologique : la publication par l’organisation à but non-lucratif Wikileaks de documents secrets du Département d’Etat américain et du Pentagone, documents montrant à quel point la liberté d’information a été oubliée par les peuples modernes, ce qui a permi aux gouvernements (américain et autres) de pratiquer le double discours (un au public, son contraire en privé) avec une assurance déconcertante, et bien sûr au détriment des peuples et dans l’intérêt d’une minorité détenant le pouvoir et la richsesse.

Ces révélations ont aussi montré à quel point les américains appellent the Fourth State, c’est-à-dire les médias, a failli misérablement a sa principale mission qui est de demander des comptes aux pouvoirs. Mais nous parlerons plus en détail de ceci un autre jour.

Evidemment, les publications de Wikileaks ont provoqué la fureur et la panique de nombreux gouvernements du monde, à commencer par le gouvernement américain, dont des révélations du genre « la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton qui demande à ses agents des ambassades du monde entier de collecter tou ce qu’ils peuvent de données personnelles (y compris empreintes digitales et numéros de cartes bancaires) des employés de l’ONU » montraient au grand jour ce qu’est la diplomatie américaine (les autres gouvernements ne sont pas en reste).

Même si le gouvernement américain ne craignait pas d’attaques de ses homologues, l’humiliation elle est totale.

Chez nous, en France, c’est le Ministre chargé de l’Economie Numérique, Eric Besson, choqué, qui a écrit une lettre (qui soulève beaucoup de remarques, mais nous y reviendront là aussi un autre jour, si cela vous intéresse d’apporter votre contribution et de bien rigoler écrivez-nous) au Conseil Général de l’Industrie, de l’Energie et des Technologies pour lui demander de trouver des excuses pour interdire du contenu Wikileaks sur des serveurs présents sur le territoire français (ceux d’OVH en l’occurrence).

Mais venant d’un personnage qui croit que le « e » de e-mail, eBay, e-commerce… provient d’ « économie », il faut se montrer indulgeant.

Après tout il n’est mieux, ni pire que ses collègues du gouvernement : à-peu-près à la même époque Michèle Alliot-Marie était sur le point de mettre le savoir faire policier français à la disposition de son « ami » Ben Ali.

Je passe sur Guéant, qui sera sous les feux des projecteurs un autre jour.

Donc fureur, panique, humiliation des gouvernements, Maison Blanche en tête...

La réaction ne se fait pas attendre : appel à l’assassinat illégal de Julian Assange (co-fondateur et porte-parole de Wikileaks) par de nombreux personnages douteux mais ayant droit de parole dans des grandes chaines américaines, mandat d’arrêt international d’Interpol de niveau Rouge contre Assange (le maximal, et ceci seulement por qu’il soit écouté par la justice suédoise dans le cadre d’une affaire n’ayant pas de lien avec les révélations de Wikileaks, qui elles ne font l’objet d’aucunes poursuites), alors que le Colonel Gaddafi, qui venait juste de bombarder son peuple avec des avions de chasse, faisait seulement l’objet d’un mandat d’arrêt de niveau Orange, arrestation d’Assange en Angleterre où il est assigné à résidence depuis plus de 6 mois sans aucune accusaton contre lui.

Là, c’est aussi l’Union Européenne a mis son grain de sel, avec l’utilisation clairement abusive et disproportionnée du mandat d’arrêt européen contre Assange, alors que l’Angleterre abrite des criminels internationaux qu’elle a toujours refusé d’extrader vers les pays demandeurs.

Comble de tout, même le gouvernement australien (Assange est un citoyen australien) essaye (en vain) même de lui enlever sa citoyenneté! Le Premier Ministre australien, Julia Gillard, devra certainement répondre de ses actions devant le peuple australien qui prend lentement conscience de ce qui s’est pasé.

Pour donner l’exemple à de potentiels donneurs d’alertes, le Pentagone décide de poursuivre et de soumettre à la torture un jeune soldat, Bradley Manning, qui serait l’informateur de Wikileaks. Une histoire pour un autre jour.

Contre-offensives

Malgré ces attaques des différents gouvernements du monde, la contre-attaque ne s’est pas faite attendre : des activistes et les hacktivistes (hackers activistes) du monde sont volé au secours de Wikileaks et de ses membres, mais aussi de Bradley Manning, même s’il est seulement suspect. Il y a ceux qui ont hébergé des miroirs du site Wikileaks (qui avait été attaqué à plusieurs reprises, y compris par ce qui semble être des services secrêts, vu la sophistication des attaques) à ceux (le groupe Anonymous) qui ont lancé des attaques DDoS contre Visa, Mastercard, Amazon, Paypal, MoneyBroker, Swiss Post, qui ont interrompu leurs services à Wikileaks pour des raisons purement politiques, privant ainsi l’organisation des dons de nombreux particuliers.

Les attaques à la fin 2010 contre Visa, Mastercard et Paypal ont été particulièrement efficaces.

Même si ces attaques DDoS sont pratiquées depuis plus de dix ans, c’est la première fois qu’elles ont été autant médiatisées. Et ce n’était q’un début.

Quelques mois plus tard, nous sommes en avril 2011. Un groupe de hackers, nommé LulzSec (ou Lulz Security), lance plusieurs attaques spectaculaires contre des sites de l’entreprise Sony. LulzSec récupère lors d’une de ces attaques les informations de près de 100 millions d’utilisateurs du réseau PSN de Sony, et explique par la suite que l’attaque était en fait une technique simple (SQL injection), révélant par-là la faiblesse (ou plutôt la négligence) de Sony quant au traitement des données privées de ses clients, et pire, les mots-de-passe des utilisateurs n’étaient même pas chiffrés sur le serveur, mais étaient stockés sous la forme de simple texte. Là il s’agissait d’une vraie négligence de Sony, ce que le groupe de hacker a bien mis en avant.

Pour ceux qui ne le savent pas (car la presse oublie souvent de le mentionner), les attaques de LulzSec (et d’autres hackers) trouvent leur origine dans les poursuites qu’a lancé Sony contre un de ses clients pour avoir détourné l’utilisation de sa Playstation (de manière légale, après tout il a le droit de faire ce qu’il vut avec la Playstation qu’il a acheté).

A partir de ce moment-là Sony s’est tout-de-suite rendu ennemi des hackers du monde.

Là aussi, effet médiatique phénoménal (LulzSec est mentionné y compris dans le Wall Street Journal, et enregistrent plus de 100 000 followers sur Twitter).

Contrer les contre-offensives

Devant ces démonstrations de la force des hackers, que ça soit Anonymous, LulzSec, ou d’autres groupes ou individus, à la fin du mois de mai 2011, le Pentagone (certainement pour essayer d’obtenir un effet d’annonce, car l’annonce en elle-même n’a pas de sens) déclare que les cyber-attaques contre les infrastructures américaines seront considérées comme des actes de guerre auxquels il se réserve le droit de répondre par la manière militaire traditionnelle.

Et voilà, ainsi la boucle est bouclée : Internet, qui a échappé aux militaires il y a trente ans (quand il était inimaginable de deviner ce qu’il allait devenir), fait l’objet d’une tentative de récupération par la force militaire traditionnelle car il menace directement la concentration du pouvoir sur certaines personnes et organisations qui, comme le complexe-militaro-industriel, classifient systématiquement toute information pour ne pas être scrutable par le Peuple, et agir ainsi toute impunité.

L’OTAN de son coté a emboité le pas au Pentagone début juin 2011, en publiant un rapport où elle a clairement mentionné qu’elle allait persécuter le groupe Anonymous pour le danger qu’il représente pour la sécurité nationale (lire « les intérêts privés »).

Ça c’est pour les militaires, qui voient en les hackers la menace d’un réseau diffus, anonyme, mais efficace et solidaire qui pourrait exposer des secrêts et lui arracher son pouvoir de force ultime.

Les gouvernements, eux, ne sont pas en reste : le pouvoir qu’a Internet de redonner le pouvoir au simple citoyen leur fait peur, car tout pouvoir redonné au Peuple est du pouvoir qui leur est enlevé. Le pouvoir que donne la libre circulation de l’Information notamment. Et ceci est inacceptable. Il y a trop d’enjeux, trop de passif. Trop de révélations et de scandales en dormance. Il est trop tard pour faire machine arrière. Il faut sortir la grosse artillerie et ne pas avoir peur.

Ainsi, des lois sont passées dans l’urgence pour filtrer et censurer Internet : tout contenu dérangeant ne sera bientôt plus accessible aux personnes qu’il intéresse. Quand on ne connait pas un scandale on ne peut pas s’en offusquer ou s’en pleindre

Pour décourager les gens de rejoindre le groupe Anonymous, les gouvernements espagnols et turque ont procédé à l’arrestation de ce qu’ils ont appelé des éléments importants d’Anonymous : en fait il s’agit majoritairement de mineurs (si je puis dire), qui ont exercé leur droit (non reconnu aujourd’hui, mais Liberté-info y travaille) de protester sur Internet en attaquant par DDoS des sites gouvernementaux.

Mais il faut trouver une excuse pour toute cette censure. Tiens, la pédopornographie est un argument idéal : c’est un sujet suscitant l’émotion chez les gens, car il touche aux enfants, et en jouant sur cette corde, pour peu que la presse fasse sont boulot habituel (c’est-à-dire celui qui consiste à ne pas demander des comptes aux pouvoirs, mais à coucher dans le même lit, et à reproduire le même discours), et tout ira bien.

Il suffira que les gens qui tirent la sonette d’alarme sur le basculement systématique dans un état fasciste après toute censure d’Internet ne soient pas suffisemment audibles. De même que ceux qui disent que la solution à la suppression de la pédopornographie sur Internet réside dans la fermeture des sites Internet concernés, ce qui suggère une collaboration internationale des gouvernements et est donc de leur resposabilité.

Et voilà, ni vu, ni su, ni connu : le tour est joué. Comme d’habitude, on résoud les problèmes en les enterrant profond.

En France, après le vote de la loi Loppsi, qui permet le blocage de sites, un décrêt est en préparation pour aller plus loin et bloquer quasiment tout type de contenu qui dérangerait le gouvernement ou ses « amis ».

La situation est tellement grave que l’ONU a pris le risque de s’attirer les foudres de ses membres en publiant un rapport pour affirmer qu’un accès à Internet est un droit fondamental, ceci au moment où son secrétaire général se portait candidat pour un second mandat.

Les trois Internets

Donc nous pouvons dire que nous avons plusieurs Internets qui se font la course, les deux premiers pouvant plutôt bien cohabiter ensemble, mais pas avec le troisième :

  • l’Internet vu par le Pentagone et l’OTAN, qui devrait seulement servir à des activités non-protestataires et ne perturbant pas les infrastructures du pays, sous peine de se voir attaquer par la plus puissante armée de l’histoire de l’humanité,

  • l’Internet des gouvernements, qui est un Internet dont ils contrôlent ce qui entre et ce qui sort, et sur lequel aucune activité politique, ou même investigative ne pourrait avoir lieu si elle contenait le moindre risque de perturber l’establishment,

  • l’Internet des hackers et des utilisateurs conscients des enjeux, qui ont compris que l’Humanité se trouve à un carrefour de son histoire, et qu’elle devra choisir, dans les toutes prochaines années, entre d’un coté un monde où un Internet neutre et accessible à tous redistribue le pouvoir et recrée un équilibre comme jamais avant, supprimant l’asymétrie informationnelle qui a permis à beaucoup pendant des siècles d’exploiter leurs concitoyens par le mensenge et la manipulation ; de l’autre un Internet qui permettra à son qui possèdent le pouvoir de contrôler encore plus ce que disent et entendent leurs concitoyens, renforçant ainsi leur domination, ce qui condamnera l’Humanité à une désinformation débilitante menant au déclin puis à un chaos certain.

C’est le même genre de choix auquel s’est confrontée la civilisation lors de l’invention de l’imprimerie. Un monde avec, ou sans bouquins ?

Qui va gagner cette guerre?

Lequel de ces Internets va gagner la guerre ? Ceci dépendra de la mobilisation du détenteur final de tout pouvoir : le Peuple.

Il est intéressant de noter l’analogie entre l’organisation du groupe Anonymous (qui se veut décentralisé et sans leader) et celle des mouvements des indignés commencés en Espagne le 15 mai 2011. Malheureusement, par manque d’information (merci les médias), les mêmes personnes qui participent à ces mouvements d’indignés ne le savent pas et regardent Anonymous avec méfiance, ne sachant pas si c’est du lard ou du cochon.

Les Tunisiens et les Egyptiens, eux, ont très bien compris qu’Anonymous étaient leurs sauveurs : pendant que les membres de l’OTAN soutenaient encore Ben Ali, et que la Ministre des affaires Etrangères franaçaise de l’époque s’apprêtait à « exporter le savoir-faire policier français » pour le mettre à la disposition du dictateur, pour qu’il maitrise son peuple, c’est bien le groupe Anonymous qui a volé à leur secours pour les aider à contourner la censure gouvernementale sur Internet qui empêchait la révolution de s’organiser. Telle est la vérité qui n’est relayée que par très peu de médias (dont l’excellente chaine qatarie Al Jazeera).

Les hackers sont-ils impressionnés par les annonces du Pentagone, de l’OTAN et les intimidations des gouvernements ?

Hier, LulzSec ont annoncé ne pas interrompre leurs activités de hacking sauf s’ils étaient arrêtés.

Hier aussi, LulzSec et Anonymous ont annoncé leur collaboration dans le cadre de l’opération « AntiSec », visant à hacker des sites gouvernementaux et de grandes entreprises avec pour but de récupérer et de diffuser des informations dans l’intérêt des citoyens. Ils ont lancé un appel aux autres hackers, et d’après leur twitter il a été largement suivi.

Bienvenu dans la Révolution de l’Age de l’Information.


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